Ils roulent sur les mêmes routes que vous. Ils grillent des feux, déclenchent des radars, peuvent causer des accidents. Pourtant, officiellement, ils n’existent presque pas. Près d’un million de voitures « fantômes » circulent en France, immatriculées dans le vide, introuvables pour l’État.
Un système piraté de l’intérieur depuis 2017
Tout commence avec une réforme bien intentionnée. En 2017, l’État ferme tous les guichets « cartes grises » dans les préfectures et bascule l’intégralité des démarches en ligne, promettant une carte grise délivrée en 48 heures. Pour gérer ce flux, des milliers d’opérateurs privés obtiennent un accès direct au Système d’Immatriculation des Véhicules (SIV). En 2020, on comptait 39 000 accès directs au SIV.
Résultat : une faille béante. Des sociétés écrans, totalement dépourvues de locaux commerciaux et d’employés, décrochent des habilitations préfectorales sur simple déclaration en ligne, et immatriculent des flottes entières de véhicules à la chaîne. Ces structures sont désormais surnommées « garages fantômes ».
Le chiffre qui fait froid dans le dos
La Cour des comptes évalue le préjudice financier pour l’État et les collectivités régionales à plus de 550 millions d’euros pour la seule période 2022-2024, dont 255 millions d’euros de contraventions non réglées et près de 300 millions d’euros de taxes d’immatriculation non perçues. Et ce chiffre serait sous-estimé.
Sécurité routière, crime organisé : les dégâts sont bien réels
Ce scandale dépasse largement la fraude fiscale. Des véhicules volés peuvent être ré-immatriculés pour éviter la détection, et des réseaux criminels peuvent utiliser ces voitures pour des missions comme des livraisons rapides sur autoroute, en compliquant l’identification du véhicule et de son titulaire.
Sur la route, le danger est concret. Plus d’une trentaine de scénarios de fraude distincts ont été identifiés, répartis entre fraude fiscale, atteintes à la sécurité routière comme les faux contrôles techniques, et remise en circulation de véhicules dangereux.
Les garagistes honnêtes, premières victimes
Les professionnels de l’automobile se retrouvent destinataires de procédures de recouvrement qu’ils n’ont ni les moyens ni la responsabilité d’assumer, dénonçant une rupture manifeste d’équité. Leurs propres identifiants sont parfois volés par phishing pour générer des certificats illégaux à leur insu.
Des réformes promises, mais trop lentes
Ce n’est qu’en mai 2025 qu’un plan de 31 mesures a été adopté pour lutter contre ces fraudes, avec une réduction du nombre d’habilitations accordées, passant de 39 000 à 27 000. Mais la Cour des comptes estime que ces efforts restent insuffisants tant que le futur système d’immatriculation, prévu pour 2028, n’empêchera pas la fraude en amont.
En attendant, soyez vigilants. Si vous achetez un véhicule d’occasion, exigez un certificat de non-gage de moins de quinze jours et méfiez-vous des prix anormalement bas. Votre prochain achat automobile est peut-être, lui aussi, un fantôme.




